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Jean-Pierre Coffe : « Mon cher Monsieur »

Depardieu, Leader Price, la littérature, les tripes et les films sous acides: Jean-Pierre Coffe a tout raconté à « Grand Seigneur », entre deux cervelles d’agneau et une salade de tétines au restaurant « Le Ribouldingue » (Paris 5e).

✤ ­Jean-Pierre Coffe, vous publiez un recueil de  nouvelles avec une histoire de charcutier qui couche avec sa truie, une autre de boulanger suicidé par amour du bon pain, etc.
Disons que c’est mon premier livre « littéraire ». Si j’en vends un peu, mon éditeur sera content. Parce qu’en général, il préfère que j’écrive des livres de recettes, ça rapporte plus.

Le titre (« Ces messieurs dames de la famille », Plon) laisse croire que certains personnages étaient très proches de vous, comme Mademoiselle Omar, l’alcoolique qui a peur d’aimer …
Ils m’ont tous été inspirés par des gens que j’ai croisés, c’est vrai. Mademoiselle Omar, par exemple, c’était ma secrétaire. Elle buvait comme un trou et ne voulait pas se faire avoir par les hommes. Alors, elle restait toujours célibataire. On a du faire une douzaine de livres ensemble. Et à chaque fois, elle me disait : « Bon d’accord, mais qu’est-ce qu’on va boire ? » Alors, on choisissait les vins qui allaient avec le thème du livre …

Et après ?
Elle me demandait : « Qu’est ce qu’on va écouter comme musique ? Parce qu’il faut quelque chose qui aille avec les vins, quand même … » Alors, on achetait tout Offenbach, par exemple. Et on buvait en écoutant La vie Parisienne et Barbe bleue en boucle, de neuf heures à minuit. Ensuite, on rebuvait un coup pour faire le point. Elle montait lire dans sa chambre. Et j’allais me coucher, épuisé.

Et vous avez publié 55 livres comme ça ?
Pas tous. En tous cas, pas le dernier. Mais les livres de recettes, oui je les écris en flux tendu avec une assistante. Ensuite, je réécris, je bichonne. Je prépare mes recettes pour voir si ça marche. Et mon employée de maison les vérifie de son côté.

Aujourd’hui vous êtes en promo partout dans les médias. Mais personne n’a l’air de vraiment s’intéresser à votre « littérature »…
C’est le prix que vous font payer les critiques quand vous avez vendu beaucoup de livres. Depuis le temps, ils savent que certains de mes bouquins ont dépassé les 550000 exemplaires, que je n’en ai jamais vendus en dessous de 100 000. Et que je ne suis pas non plus à 8%… Alors, ils prennent leur calculette et se disent que c’est injuste.

En gros, vous gagnez plusieurs centaines de milliers d’euros par livre …
Dites-vous que je vis très bien de ma plume – même en reversant 50% aux impôts. Mais ça n’a pas toujours été le cas. Au début, face à un éditeur, on se fait toujours un peu avoir. Moi, mon truc, c’était de me faire louer des maisons. Du coup, je touchais moins …

L’une de vos nouvelles raconte également l’histoire de Marcel Attemont, un abstinent qui collectionne les bouteilles de vin …
C’est un texte sur la difficulté de boire et de bien boire. Je ne supporte plus, par exemple, que tous ces gosses n’aient plus qu’une idée en tête : se défoncer jusqu’au coma. Quand j’étais à France Inter, j’ai même été contacté par le proviseur du lycée viticole d’Amboise, dont quatre élèves par semaine faisaient un coma éthylique. Alors que leurs parents étaient vignerons …

Comment a-t-on pu en arriver là ?
A votre avis ? Depuis la loi Evin, on ne peut plus parler de vin, on n’enseigne plus le vin. Avant, on pouvait au moins faire une éducation, faire goûter. Mais maintenant, c’est fini. Quand Jean- Robert Pitte ( le Président de l’Université Paris IV – NLDR ) et moi avons remis à Valérie Pécresse, alors Ministre de l’Enseignement Supérieur, un rapport préconisant des dégustations de vins dans les facs pour lutter contre le binge drinking, on nous a traités comme des voyous.

Il faut dire qu’avec vos amis Carmet et Depardieu, vous n’avez pas non plus toujours bu avec modération …
Vous avez raison. Un jour, j’ai même fini à l’hôpital après avoir essayé de traverser un mur, comme dans Le Passe Muraille de Marcel Aymé, pendant une soirée très arrosée avec eux. Ça se passait dans le Vaucluse, sur le tournage du film Le Sucre (1978) de Jacques Rouffio. Et on était souvent très attaqués …

 

 

JPCoffe HauteurComment ça ?
On faisait des conneries, des trucs de soûlots. L’idée de Gérard, c’était quand même de mettre une balayette dans le cul de son maquilleur, pour le faire danser à poil sur la table… Vous voyez le niveau? Mais je reste persuadé que la connaissance du vin permet d’éviter de boire aussi mal et autant. Enfin, la plupart du temps.

Avez-vous revu Gérard Depardieu, depuis qu’il vous a reproché dans « 7 à 8 » sur TF1 de « vendre vos Leader Price pour un paquet de pognon » ?
Non, il m’a laissé tomber. Mais il dit du mal de tas de gens en ce moment. Ça doit être à cause de la coke, la machine à sniffer quoi …

Leader Price, c’est quand même le ménage de trop, non ?
Mais ce n’est pas un ménage ! Je passe deux jours par semaine dans les usines à essayer d’améliorer les produits de Leader Price. Ce n’est pas juste de la pub …

Et vous y êtes arrivé ?
Bien sûr que j’y suis arrivé. Le suprême de volaille label rouge au foie gras avec des morilles que j’ai mis au point l’année dernière, a fait un carton. Il va être repris par la concurrence  à 9 euros, quand il était à 3,50 euros chez Leader Price. Alors que c’est le même fabricant de produits surgelés qui fournit les deux enseignes … A la rentrée, on va faire une pintade fermière aux figues, je vais sortir une gamme de plats bistrots pour la fin d’année. Et là, je viens de terminer des galettes des rois pur beurre. Il y en aura même une à la pistache !

Qu’est-ce qui vous amuse autant dans  la cuisine industrielle ?
Pendant vingt ans, je me suis trompé de cible. Je pensais qu’on pouvait changer les habitudes du consommateur, alors que c’est sur les industriels qu’il faut agir. C’est eux qui peuvent prendre conscience que leur intérêt économique, c’est d’amener les gens à mieux manger. Et c’est justement ce qu’on fait avec Leader Price.

C’est pourtant pas l’image qui s’en dégage …
Parce que c’est bien plus excitant de croire que j’aurais vendu mon âme au diable ! Mais venez avec moi dans les usines et les magasins, je vous invite. Venez gouter le rosé Les convives que j’ai fait faire par les Caves Coopératives Saint-Mont (Gers). Tous les jours, on reçoit des lettres de gens qui nous remercient …

Et jamais de lettres d’insultes ?
Au début, si. Enormément. Il y a même eu une vraie campagne contre Leader Price et moi dans les médias, que je n’avais pas bien appréhendée. Et c’était une connerie… Maintenant, ça s’est calmé. Il n’y a plus guère que Périco Legasse à Marianne pour me poursuivre de ses vindictes. Mais ça ne me dérange pas. Quand il était mon collaborateur à Inter, je l’ai viré parce que je trouvais qu’il faisait trop de politique. Depuis, il me le fait payer. C’est bien normal.

Pendant toutes ces années où vous avez gueulé à la télé et à la radio sur la « bouffe de merde », est-ce qu’on a tenté de vous piéger ? 
Evidemment ! Certaines grosses sociétés de l’agroalimentaire m’ont proposé d’être consultant. Et quand je demandais où serait mon bureau, on me répondait : « Vous ne comprenez pas, il n’y a pas de bureau. Ne parlez plus de nous, c’est tout … »

Peu de gens savent qu’avant la télé, vous étiez un peu « l’aubergiste du show-bizz » … Vous avez démarré comment dans la restauration ?
C’est l’un de mes meilleurs amis, Henri Gault, le co-fondateur du Guide Gault et Millau, qui m’avait conseillé de me lancer là-dedans. A l’époque, j’avais monté une agence de relations publiques qui s’était plantée et j’étais ruiné. Je devais vendre ma ferme de Bézu-le-guéry (Aisne), mais aussi toutes mes poules, mes lapins, mes cochons, etc. Et au lieu de les brader, il m’a proposé d’ouvrir un restaurant.

Pourquoi faire ?
Mais pour les servir directement dans l’assiette, mon cher Monsieur. C’était quand même mieux que de les vendre au premier venu. J’ai donc fait trois mois de stage pour apprendre les rudiments. Et puis j’ai ouvert en 1974 La Ciboulette, au 94 rue Saint-Honoré (Paris 1er), dans un ancien claque en face de la Maison d’Andorre. Puis La Grande Ciboulette au 68 de la rue Rambuteau (Paris 4e). Et enfin Chez Modeste, dans un hôtel particulier sur la place Beaubourg (Paris 4e).

Et ça a tout de suite marché ?
En fait, c’est Jean Poiret qui a commencé à faire marcher mon restaurant. Il venait dîner tous les soirs avec Caroline Cellier. Et puis sont arrivés Serrault, Depardieu, Carmet, Losey, Greene, etc. Du coup, Henri Gault a publié un article disant que tout Paris se battait pour venir chez moi et qu’il y avait une tête connue à chaque table.

Quelque part, le « Baron » des 70’s, c’était un peu chez vous …
Disons que c’était un endroit où Michèle Morgan et Gérard Oury pouvaient venir dîner à minuit et Pavarotti débarquer à une heure du matin. Tout le monde faisait à la fête, on buvait des coups, on chantait jusqu’à l’aube. Mais ça ne s’est pas très bien terminé …

Comment ça ?
Je me suis fait escroquer par mes associés, des libanais qui se servaient de mon restaurant pour blanchir de l’argent. On avait 4 banques en Suisse, 70 salaires, une trésorerie dans le rouge … Et comme j’étais gérant, c’est moi qui ai tout pris. Figurez-vous que mon dernier chèque de remboursement date de janvier de cette année. Mais je ne regrette rien, j’ai payé. J’ai le cul propre Monsieur !

A la même période on vous voit également au cinéma dans « Ils sont grands ces petits » de Joel Santoni ou « Violette Nozières » de Claude Chabrol …
Oui vous savez, c’est surtout parce que je venais sur les tournages avec des paniers pique-nique et des doubles magnums de Château-Laffitte ! Ça la foutait bien, alors je faisais des panouilles. Ça m’amusait une journée et puis je repartais, j’étais content.

Et « What à flash ! » de Michel Barjol, ce loftstory psychédélique des 70’s où vous jouiez un type avec son chien, c’était marrant ?
Nettement moins, ce truc n’était pas un film. Alors que l’idée de l’enfermement de 200 personnes (dont Pierre Vassiliu, Maria Schneider, Daniel Guichard, etc.) à bord d’un vaisseau spatial à la dérive était intéressante. Mais comme ils avaient distribué des acides à tire larigot, c’est parti dans tous les sens. Il y a quand même un type qui s’est jeté dans le vide parce qu’il pensait voler !

 

 

C’était expérimental…
C’était de la merde, vous voulez dire. Il y avait une vieille chanteuse de Montmartre qui jouait la vierge Marie – personne n’avait compris pourquoi, une travelotte décatie qui jouait un prêtre. Tout le monde peinturlurait sur les murs, les gogues débordaient, il n’y avait plus rien à bouffer, ça dégénérait en partouze. Un pauvre gars montrait sa bite à tout le monde. C’est très vite devenu misérable. Le seul intérêt du film, c’est la scène de cul avec Tony Marshall…

Pourquoi ?
Mais parce qu’elle baisait vraiment. Et comme il y avait six caméras dessus, c’était très beau. On avait quand même des cadreurs et des chefs opérateurs qui avaient travaillé avec Fellini et Antonioni.

Ça s’est fini comment ?
Je n’en sais rien. Je suis parti au bout d’une nuit, tellement c’était insupportable. J’ai même du péter l’arcade sourcilière d’un malabar de la sécurité pour qu’il me laisse sortir. Et quand enfin, j’ai pu ouvrir la porte, plein de gens comme Jean-Claude Dreyfus en ont profité pour faire pareil. On est partis tous se consoler chez moi, à la campagne.

JPCoffe N&BUn vidéo de vous à cette période circule sur le Net. On vous voit deviser à table sur les clients, le bonheur de manger seul, les chiens dans les restaurants, etc.
Oui, c’est un reportage du Petit Rapporteur à la Ciboulette. Je n’en garde pas non plus un très bon souvenir, même si à cette époque, on jouissait d’une liberté extraordinaire. Aujourd’hui, on ne pourrait plus faire ça à la TV. Il n’y a guère qu’à Canal Plus qu’on faisait encore ce qu’on voulait. Dommage que tout ait tourné casaque aussi vite, après l’invasion de la défonce.

C’est à dire  ?
La coke avait donné une telle assurance aux gens que plus personne à Canal n’était dans la modestie ou la recherche. Delarue ne savait déjà plus où il habitait, et même certains dirigeants de la chaîne avaient de gros soucis là-dessus. Mais surtout, ce qui était le  plus grave, c’était dans le personnel. Il y avait quand même des gens très touchés. Donc, ça a été plutôt dur, je trouve.

A la fin des 90’s, vous faisiez un carton sur TF1 avec l’émission «Bien Jardiner», produite par Delarue. Pourquoi avoir arrêté d’un coup ?
Parce que Delarue s’est conduit avec moi comme une ordure ! J’ai eu un AVC (accident vasculaire cérébral) pendant un tournage. Et trois semaines plus tard, malgré l’interdiction des médecins, j’étais de retour sur le plateau pour honorer mon contrat. Je faisais quatre émissions par jour. Et je découvre, après une convocation de la médecine des assurances, qu’il essaie de gratter des indemnités par derrière en leur faisant croire que j’avais perdu la mémoire, que je ne pouvais plus tourner, que je devais rester allité, etc.

Il préférait arrêter l’émission pour toucher le pactole des assurances ?
Je pense qu’il ne voulait surtout rien dire à personne, toucher de grosses indemnités tout en me faisant tourner jusqu’au dernier souffle. J’ai été profondément déçu, j’ai dit à la chaîne: « C’est Delarue ou moi ». Ils n’ont pas pu trancher, ça n’a été personne.

A 74 ans, pour vous la télé – à part Drucker, c’est terminé ?
Si c’est pour se taper du Masterchef, non merci. La seule émission qui pourrait m’intéresser, c’est un format type Comment c’est fait pour les enfants, comme celui que j’avais présenté sur France 3. Comment c’est fait le sel ? Qu’est-ce qu’un saunier ? Etc. J’ai déposé un projet de cartoon à France 2 sur le sujet, ça pourrait être pas mal.

Pardonnez cette dernière question… Tout le monde vous croit gay depuis 30 ans. Vous êtes bisexuel ?
Figurez-vous, cher monsieur, que j’ai été marié ! Une première fois officiellement. Et puis, j’ai vécu une autre fois assez longtemps avec une autre dame. Si vous lisez mon livre, vous comprendrez que j’ai même arrêté les tripes pendant dix ans, après un chagrin d’amour pour une tripière.

Cette passion des tripes et de la charcuterie, ça vous vient d’où ?
De ma grand-mère, la femme de ma vie. Avec ma mère, bien sûr. Elle est morte l’année dernière. Pour son dernier repas, je lui ai donné à manger un bout de saucisse de Morteau… ♣

Entretien Olivier Malnuit
Photos Thomas Laisné


Paru dans le Grand Seigneur #002

La couverture de Grand Seigneur #2