Raphaël Sorin

Raphaël Sorin : « Houellebecq, ce pingre »

 

Raphaël Sorin

Raphaël Sorin © Vincent Desailly

 

 

 

 

 

 

 

 

A bientôt 70 ans, Raphaël Sorin, l’éditeur légendaire de Houellebecq et Bukowski, n’a rien perdu de son sens de l’humour et son goût des vacheries mondaines. Au restaurant Le Sensing, il nous a raconté l’avarice névrotique de l’auteur de «La carte et le territoire» et la comédie de l’alcool de celui des «Contes de la folie ordinaire»…

Raphaël Sorin, vous avez publié deux auteurs légendaires, souvent bien alcoolisés à la TV : Charles Bukowski et Michel Houellebecq. Etait-ce une spécialité littéraire ou une manière d’assurer la promotion de vos auteurs ?

C’était clairement pour Bukowski une façon de surjouer l’alcool à l’antenne, pour faire un coup médiatique. Il y a des gens très doués pour ça. Bukowski en faisait partie, Houellebecq aussi. Même si dans son cas, il surjoue plus le ralenti que l’alcool. A ce jeu-là, il est même devenu un professionnel.

Le 21 mars 1978, la France découvre donc éberluée Charles Bukowski sur le plateau d’«Apostrophes». Il fume, parle dans sa barbe, boit du vin blanc à la bouteille, ne répond pas vraiment aux questions de Pivot, mais empêche les autres de parler… Comment l’aviez-vous rencontré ?

Mon ami Jean-Pierre Gorin (le fondateur du groupe Dziga Vertov avec Jean-Luc Godard – ndlr) m’avait parlé d’un type intéressant en Californie qui déclamait des poèmes en public. Et Jean-François Bizot (le fondateur d’Actuel – ndlr) qui était à ce moment-là aux Etats-Unis, m’avait aussi fait part de sa volonté de le traduire en français. J’ai convaincu Pivot de le faire venir en lui racontant que c’était l’écrivain américain préféré de Jean-Paul Sartre, ce qui évidemment était faux. C’était un peu compliqué, parce qu’il voulait absolument voyager avec sa maîtresse : une conne épouvantable, végétarienne hippie, qui faisait un scandale dès qu’il y avait des champignons dans son assiette…

Mais vous ne l’aviez jamais vu avant ?

Absolument pas. Je le connaissais juste de réputation parce qu’il avait fait plusieurs lectures à scandale en Californie et qu’il était déjà perçu comme alcoolique, etc. C’est aussi comme ça que je l’avais vendu à Pivot, en lui disant que c’était un personnage à l’américaine, un peu incontrôlable, qu’il pouvait se passer des choses… Du coup, gros malin, Pivot avait acheté deux bouteilles de vin pour l’émission. Et comme moi-même j’avais apporté du Sancerre…

Donc, Pivot savait exactement ce qu’il faisait…

Oui et non. Il a quand même été très surpris par la violence du bonhomme. Il m’a confié par la suite qu’il avait juste eu peur que Bukowski lui dégueule dessus en direct. Et puis, ce n’était pas courant qu’un type sorti de nulle part foute un bordel pareil à la TV. On était quand même trois ans avant Droit de Réponse (l’émission de débat pugilat avec Michel Polac – NDLR). Après, on est allés traîner un peu à la Coupole et les gens l’applaudissaient. C’était devenu un personnage : le vieux dégueulasse !

Comment aviez-vous préparé votre coup avec Bukowski ?

Mais ni Bukowski, ni Pivot, ni moi, n’avons jamais clairement exprimé la volonté de faire un coup. C’était un jeu de dupes à trois bandes. On savait bien qu’il allait se passer quelque chose, mais on ne savait pas quoi. Bukowski était clairement là pour faire son numéro et moi je n’avais pas fait venir ce type depuis la Californie pour qu’il reste poli…

Quelle a été votre première impression quand vous êtes allé le chercher à l’aéroport ?

C’était un grand type avec pas mal d’allure qui me faisait penser à Richard Boone, l’éternel second rôle de méchant dans les westerns américains (Alamo, Le Renard du désert, etc.). Il était beaucoup moins poivrot qu’il ne le faisait croire, tout ça c’était du théâtre. Et puis, on ne s’en est pas bien rendu compte à cause de la traduction simultanée, mais dans l’émission de Pivot il commençait à dire des choses vraiment intéressantes.

Pourquoi a-t-il écrit plus tard (dans un livre inédit en France, «Shakespeare never did this» – ndlr) que vous l’aviez séquestré dans sa chambre pendant son séjour à Paris ?

Il a quand même pu aller voir la tour Eiffel… Mais c’est vrai qu’il a enchaîné après l’émission des interviews jour et nuit avec la presse. Il faut dire que j’avais déjà préparé le terrain en demandant à Sollers et Alphonse Boudard de faire des papiers dithyrambiques sur Bukowski la semaine d’avant. Du coup, comme il ne parlait pas français et que beaucoup de journalistes ne parlaient pas anglais, on ne se quittait plus. Je faisais l’interprète et comme il fallait supporter sa femme, c’est vrai qu’on buvait pas mal.

Le 8 novembre dernier, lors de l’attribution du Prix Goncourt à Michel Houellebecq, on vous a vu l’embrasser en hurlant : «On les a niqués, on les a niqués !» Ça voulait dire quoi ce petit numéro ?

Comme je suis persona non grata chez Flammarion depuis le jour où j’ai emmené Houellebecq avec moi chez Fayard, vous vous doutez bien que je n’étais pas prévu au tableau d’honneur… En même temps, ils ne pouvaient pas vraiment ne pas m’inviter, vu que j’y suis quand même un peu pour quelque chose dans cette histoire. Alors quand Samuelson, l’agent de Houellebecq qui s’en fout plein les fouilles, m’a proposé de passer au cocktail donné au Théatre de l’Odéon, j’ai attendu sagement mon tour. Houellebecq est monté sur le bar, a balbutié deux-trois trucs, son éditrice actuelle Térésa Crémisi a lâché deux-trois phrases nulles, Beigbeder a fait son show et ensuite je l’ai pris dans mes bras et j’ai gueulé : « On les a niqués ! » Un peu, pour le faire chier. Et puis aussi, parce que j’étais avec lui toutes les fois où le Goncourt nous est passé sous le nez.

Qu’est-ce qui fait que Houellebecq a finalement eu le Goncourt avec «La Carte et le territoire», alors qu’il l’a raté pendant douze ans ?

Vu ce qui s’était passé avant, aucun éditeur ne pouvait pousser un candidat contre Houellebecq. J’appelle ça la place du mort… Les jurés du Goncourt se seraient couverts de merde s’il ne l’avait pas eu. Quoiqu’il ait écrit. Et aucun auteur non plus n’avait envie de se retrouver dans la peau du voleur de Houellebecq, parce que la pauvre Paule Constant (Prix Goncourt 1998, l’année des Particules élémentaires), elle s’en est quand même pris plein la tronche ! C’est comme Guy Mazeline qui avait eu le Goncourt en 1932 à la place de Céline. Toute sa vie, il a dû se justifier d’avoir privé un grand écrivain français du prix qu’il aurait dû avoir.

Comment avez-vous rencontré Houellebecq ?

Par l’intermédiaire de Dominique Noguez qui l’avait connu dans sa deuxième maison d’édition : La Différence. Il m’a donné le manuscrit d’Extension du domaine de la lutte, que j’ai tout de suite adoré. Mais je n’ai pas pu le publier, parce que sa première femme, Marie-Pierre Gauthier qui est un peu compliquée, l’avait promis à Maurice Nadeau. J’ai publié ensuite ses poèmes que j’aime beaucoup et dont Nadeau ne voulait pas, à condition de pouvoir publier le roman suivant. C’est comme ça que j’ai obtenu de Flammarion à l’époque qu’il soit mensualisé. Ce qui lui a permis de quitter son boulot d’informaticien à l’Assemblée nationale et de prendre un an et demi pour écrire Les Particules élémentaires.

C’est quel genre de type ?

Du point de vue psychologique, c’est un in­firme. Il a échappé de peu à la folie, fait quelques séjours en maison psychiatrique. Il a eu une enfance épouvantable, martyrisé par les autres pour son physique, abandonné par ses parents pour être confié à sa grand-mère. C’est vraiment quelqu’un de marqué au fer. Mais il a aussi une caractéristique étonnante : celle d’utiliser les gens sans aucune reconnaissance, à un point que je n’ai jamais vu. Et pourtant, j’en ai connu des manipulateurs et des ingrats comme Godard, par exemple. Mais au niveau de Houellebecq, c’en est presque magique.

C’est quoi sa technique de manipulation ?

Mais il n’en a même pas besoin ! Il est très intelligent, très attachant. On a beaucoup ri ensemble, on était très complices. Mais à partir du moment où il n’a plus besoin de vous, vous n’existez plus. C’est comme ça. Noguez, par exemple, qui lui a rendu beaucoup de services, il l’a totalement laissé tomber. Et la liste est longue : sa femme, ses femmes, son fils dont il ne s’est jamais vraiment occupé et qui était quasiment clochard il y a quelques années. Il rejoue avec les autres ce qu’il a vécu lui-même enfant : l’épreuve de l’abandon. Du point de vue du rapport avec les gens, c’est un monstre.

Vous avez connu ses parents ?

J’ai vu son père une fois, au moment d’une rencontre à la Fnac pour la sortie des Particules Elémentaires. On frôlait déjà le pugilat parce que des provocateurs étaient venus foutre la merde. Et puis je vois un type en imperméable sortir de la foule et venir vers moi en me tendant une enveloppe : « Vous donnerez ça à Michel… » C’était son père. Houellebecq l’a mise dans sa poche, je n’ai jamais su ce qu’il y avait dedans et on n’en a jamais parlé.

Depuis quelques temps, on le dit de plus en plus anar de droite, voire d’extrême droite…

Mais il n’en a rien à foutre Houellebecq, de la droite ou de l’extrême droite. Un jour, on déjeunait lui et moi dans le cadre d’une interview avec le rédacteur en chef du Figaro Magazine, une vraie caricature de type de droite le mec. Et Houellebecq me glisse à l’oreille : « Il va en avoir pour son argent… » Et effectivement, il s’est mis à tenir un discours tellement extrême que le journaliste ne savait plus sur quel pied danser. En fait, il fait juste ça pour s’amuser. Il avait fait le même coup quelques années plus tard, lors d’un dîner chez Alain Bauer, le type un peu écarlate qui est devenu le conseiller sécurité du Président.

Il y a une légende urbaine qui prétend que Houellebecq est un fan inconditionnel du Buffalo Grill…

Buffalo Grill, non. Mais des chaînes d’hôtels un peu cheap genre Campanile ou Les Citadines, il en était fan. Pour lui, c’était le comble du luxe. Quand je finançais ses séjours à Paris ou un déplacement en province, il dormait toujours dans ce type d’hôtel. A la comptabilité de Flammarion, ils étaient aux anges. Enfin un auteur qui rapporte gros et qui ne coûte pas plus cher en frais qu’un représentant. En fait, il ne sait pas vivre, ne connaît rien à la bouffe, rien aux vins. Vous pouvez lui servir n’importe quoi à table, il sera content. Quand il venait dîner chez moi, j’avais beau faire le maximum, il bouffait comme s’il était chez Mc Do.

Est-ce que c’est un pingre ?

Il est d’une avarice légendaire. En dix ans, il m’a invité une fois à déjeuner. Et encore, c’est parce que je l’ai quasiment obligé à payer. Je lui ai fait gagner des millions d’euros, mais il n’arrivait pas payer une addition à 40 euros par tête de pipe. Pour mon anniversaire, il m’a offert une bouteille avec un bateau à l’intérieur, vous savez le souvenir pour les touristes à dix euros…

Pourquoi a-t-il toujours vécu avec des femmes un peu fragiles et cintrées ?

Parce qu’elles lui ressemblaient. La première n’était pas très en forme, la deuxième atteinte de troubles obsessionnels : elle achetait dix bouteilles de parfum par jour, juste pour en conserver les flacons. Cela faisait des sommes tellement considérables que j’ai fini par conseiller à Houellebecq de fermer son compte en banque. Mais il fallait qu’elle prenne des médicaments tous les jours, sinon elle recommençait. Un jour, elle m’a appelé depuis l’aile psychiatrique de l’Hôtel Dieu. Elle avait le droit de sortir, à condition de revenir. Je suis allé déjeuner avec elle, pour tenter de la sortir de là. Elle était désespérée, devait partager une cellule avec une folle fu­rieuse. J’ai dit à Houellebecq : « Qu’est-ce qu’on fait ? » Il m’a répondu : « Elle a sa famille, ils vont s’en occuper… »

Maintenant qu’il est riche et célèbre, est-ce qu’il savoure son succès ?

Il savoure surtout sa revanche. Quand je l’ai connu, il se trouvait moche, ne me regardait pas en face. Et c’est vrai qu’il était assez laid, coincé, mal habillé… Et puis, il s’est épanoui, une vraie métamorphose. Mais je crois qu’un jour, il va replonger dans un truc bizarre. Ce n’est pas vraiment qu’il a la grosse tête, c’est qu’il est devenu mégalo.

Toute cette comédie de la bouffe et de l’alcool autour des auteurs et des éditeurs à Saint-Germain-des-Prés, c’est toujours d’actualité ou c’est foutu ?

Ce qui n’a pas changé, c’est que quand vous êtes éditeur, vous avez cinq déjeuners par semaine. J’ai eu le privilège d’inaugurer un certain nombre de bonnes tables avec Bernard Franck (l’auteur de Solde, Un Siècle débordé, Les Rues de ma vie, mort d’une crise cardiaque en 2006 au restaurant – ndlr), quand il était chroniqueur gastronomique. Le problème, c’est qu’il buvait tellement avant qu’après on ne pouvait jamais discuter de rien… J’ai vu Jean Edern Hallier apporter ses additions astronomiques à son éditeur qui déjeunait à la table d’à côté, bousiller un par un les cigares de chez Lipp sous prétexte qu’il fallait les toucher et les renifler avant de les acheter, me faire croire pendant des années qu’il avait un cancer et qu’il était aveugle, alors que c’était faux… Alors, je peux vous l’avouer, aujourd’hui je suis au régime. Et pas de blanc pour moi s’il vous plaît. Juste un verre de rouge.

Entretien : Olivier Malnuit

*Restaurant Sensing : 19 rue Bréa 75006 Paris




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