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Marie-Christine Tarby-Maire La dégustation, ce n’est pas une incitation à l’abus

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Grégoire Kalt/Vin & Société.

Marie-Christine Tarby-Maire, c’est la présidente de Vin et Société, l’association qui défend l’image du vin en France. Pour cette descendante d’une dynastie de vignerons, il faut dédiaboliser le vin chez les ados, si on veut les protéger de la biture.

 

Marie-Christine Tarby-Maire vous êtes la descendante d’une famille de vignerons et jurassiens historiques (les Maire dits Pirou, installés à Arbois depuis 1632…)et la présidente de Vin et Société. Euh.., c’est quoi Vin et Société ?
C’est une association qui rassemble toute la filière vin en France et qui profite de cette unité pour aborder globalement la place du vin dans notre société, affirmer la responsabilité des viticulteurs, parler aux jeunes différemment, etc. C’est pour cela, par exemple, que nous venons d’ouvrir le site www.vinetsociete.fr qui a pour vocation d’agréger tout ce qui se fait et se dit autour de la planète du vin, de donner la parole aux gens qui se passionnent pour le vin et ont un vrai message.

C’est un lobby?
Tout dépend du sens qu’on donne au mot lobby, on représente la filière vin et on essaie de prendre notre place dans la société auprès des interlocuteurs publics et institutionnels, pour témoigner du dynamisme d’une filière qui s’engage, qui innove, qui va de l’avant.

En gros, vous cherchez à faire évoluer la loi Evin…
Mais elle a déjà évolué ! Même si c’est une des plus sévères du monde, puisqu’elle nous interdit de faire de la publicité pour le vin à la télévision. Aujourd’hui, on essaie de construire un monde beaucoup plus positif autour du vin et ne pas se focaliser sur ces restrictions qui nous gênent. Mais objectivement, ça nous gêne beaucoup qu’il ne puisse se faire librement des émissions de télévision sur le vin comme dans les autres pays. L’information sur le monde du vin est indispensable à son appréciation et sa pérennité et ne doit pas être amalgamée à de la publicité. Qu’il n’y ait pas d’émission de cuisine et vins à la télévision, par exemple, c’est une folie.

Vous voudriez que le CSA autorise la dégustation de vin sur les plateàux de télévision ?
Evidemment. Et je ne vois pas au nom de quoi on nous en empêche. Ia dégustation, c’est ce qui a porté la compétition entre les vins, l’amélioration de Ia qualité, ce n’est pas une incitation à I’abus. La loi interdit de montrer des gens en train de boire, mais boire et déguster sont deux choses différentes, ça n’a rien à voir. Ça nous paraît injuste et totalement délirant qu’on n’ait pas la possibilité d’exposer Ie vin et tout ce qu’il a d’exceptionnel dans des médias comme la TV. Aujourd’hui, on ne peut pas se passer de télévision.

Pourquoi ne pas parler de vins sur Youtube (comme les nouvelles stars de l’oenologie, lire pages 74-75) ?
Je pense clairement que Youtube va révolutionner l’idée qu’on se fait du vin à l’image. Le principal, c’est de ne pas pousser les gens à se défoncer. Entre la consommation normale, responsable, mesurée et l’excès, il y a quand même une sacrée marge. Tout est mauvais dans l’excès.

Justement, il y a quelques mois vous déclariez: «Le bon sens va reprendre le dessus, face aux excès de ceux qui ne voient que Ie mal. Qui sont ces «excessifs» dont vous parliez ? Et quel mal voient-ils dans le vin ?
L’abus est dangereux, honnêtement. Certaines personnes tombent dans l’abus, pour des raisons très diverses, souvent psychologiques. II y a des gens qui se sont focalisés sur les excès de personnes en difficulté et qui ne voient plus que ça. On ne peut pas ignorer qu’il y a des gens en difficulté avec I’alcool. Et je pense qu’il faut respecter leurs problèmes. Essayer de trouver des solutions à ces difficultés et Ieur éviter de tomber dedans. Donc, autant que faire
se peut, donner Ie mode d’emploi de notre produit.

On imagine que vous travaillez main dans la main avec toutes les associations de prévention…
Main dans la main, c’est un grand mot. Sur le terrain peut-être, mais avec les structures dirigeantes, c’est un petit plus compliqué. Quant aux associations de prévention et de lutte contre l’addictologie, comme I’ANPAA (Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie – NDLR), ce sont des gens qui n’acceptent pas le dialogue avec nous. Nous cherchons à le créer, mais ils ne l’acceptent pas. En revanche, nous avons des programmes dans les collèges, à destination des jeunes de treize à seize ans, pour les alerter du risque alcool. Notre souhait est qu’ils découvrent en temps voulu le vin, mais qu’ils ne tombent pas dans le risque alcool. Car en général, les jeures ne boivent pas de vin et nous le regrettons. Je pense sincèrement qu’ils auraient une autre attitude face à la boisson alcoolisée, s’ils buvaient un peu de vin.

Comment ça?
Ils utilisent la boisson alcoolisée, comme les alcools forts et ies bièreq souvent pour se défoncer, pour faire une fête un peu explosive. Nous, nous adorons la fête. Je crois que le monde du vin adore la fête et la convivialité, mais pas au point de tomber raide par terre.

Le monde du vin adore la fête et la convivialité, mais pas au point de tomber raide par terre.

Jean-Robert Pitte, le Président de la Mission Française du Patrimoine et de la Culture Alimentaire, déclare sur votre site que l’initiation des jeunes au vin peut passer par le rituel du boudoir trempé dans une verre dès 13 ans… Vous êtes d’accord ?
Je crois surtout que l’idée, c’est de ne pas faire un tabou du produit vin. De toute façon, il est sur la table. D’accord, ce n’est pas la boisson de l’adolescent, ni du jeune et encore moins celle de l’enfant. Mais lui mettre devant le nez en lui disant : « Surtout, on n’en parle pas, tu n’y touches pas, tu n’y goûtes pas… » C’ est invraisemblable dans la société actuelle.

Vous ne craignez pas de créer une accoutumance dès le plus jeune âge ?
C’est justement toute la différence pour nous entre goûter et boire. Comme ça fait partie de la vie quotidienne des familles, il n’y a aucune raison de ne pas parler de ce produit-Ià, de ne pas le faire découvrir et peut-être justement de passer le message que c’est une boisson dont on doit connaître Ie mode d’emploi.

Si on grandit enfant sans le goût du vin, c’est le risque d’une cuite assurée à 18 ans?
Je pense que ça fera beaucoup plus partie des choses qu’on utilisera pour enfreindre les interdits. Or, ce n’est pas ce qu’on souhaite pour le vin. Nous sommes très fiers de notre produit, on y met beaucoup de nous-mêmes, beaucoup de notre âme et de nos terroirs. On ne souhaite pas qu’il soit un outil pour s’oublier.

Les ventes de vin explosent en Asie, mais déclinent en France. Les séries américaines, les mangas, les romans célèbrent la culture du vin. Mais il est assez mal vu de boire du vin le midi… Pourquoi une image aussi brouillée du vin dans un pays qu’on croyait être son berceau ?
Franchement, c’est une question dont je n’ai pas la réponse. Au bout d’un moment, on ne s’aperçoit même plus combien on est compliqués en France. Il faut aller à l’étranger pour se rendre compte que les gens sont beaucoup plus libre. Je crois le poids de la loi Evin, des restrictions, des hygiénistes, mais pas seulement.

 ll y a quelques an nées les films de Claude Sautet montraient une France des 70’s où les gens buvaient midi et soir de façon très libre. Aujourd’hui, vous-même en tant qe professionnelle du vin, êtes amenée à tenir un discours de modération. Vos ancêtres vignerons doivent se retourner dans leur tombe ?
Nous ne parlons pas de modération, mais de responsabilité, d’équilibre et de mesurc. Et mon père (Henri Maire, des vins Henri Maire – NDLR) disait toujours : l’abus est dangereux. On prend un cachet d’aspirine, on est guéri. On prend la boîte entière, on va à 1’hôpital. C’est ce qu’on appelle l’équilibre de vie, ça fait partie de l’éducation. Quand on dit que quelqu’un boit du vin tous les jours, les gens pensent tout de suite dépendance mais c’est faux. Ma tante qui a plus de cent ans, a toujours bu du vin midi et soir.

A propos, vous avez été la présidente du Comité lnterprofessionnel des Vins du Jura. C’est quoi les vins du Jura ?
Ce sont des vins de niche. C’est un petit vignoble qui fait moins de 1% de la surface viticole française, avec des produits très identitaires, à fort caractère comme le vin jaune, mais aussi le Crémant, les vins blancs de Chardonnay, les vins rouges, les vins de liqueur comme le Macvin qui permettent de faire un repas entier, tout en variant les vins au fil du repas.

 Selon une étude récente, les Américaines qui boivent du vin sont beaucoup plus fitness que les autres… Vous y croyez vous ?
Bien sûr que le vin est plus fitness ! Le consommateur ou la consommatrice de vin sont des amateurs de gastronomie, d’un certain raffinement. Pas besoin d’aller dans un étoilé Michelin pour vérifier ça. Ça se passe dans l’assiette quotidienne : plus de légumes, plus de cuisine…

Plus de vin ?
Un verre de vin midi et soir peut tout à fait faire partie d’un mode de vie sain et équilibré.

 » A l’origine de l’inscription du repas des Français au Patrimoine Mondial de l’humanité.
www.vinetsociete.fr
Entretien-Olivier Malnuit